JEAN JAURES – intervention rue Jean Jaurés à Beaumont (suite)

Samedi 22 novembre 2014

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François Ulrich

En constatant l’augmentation globale du niveau de vie pendant les Trente Glorieuses, certains ont pensé que l’on pourrait faire l’économie de la question de la propriété privée des moyens de production.

Mais dès les années 80, l’accroissement brutal du coût du capital et la stagnation des salaires imposés par les capitalistes pour augmenter leur taux de profit a remis a remis, ou aurait dû remettre cette question au cœur du débat politique.

Sans compter que nous avons pris conscience depuis que cette recherche sans limite du profit maximal et immédiat pour des intérêts particuliers conduisait à la destruction du seul eco-système compatible avec la vie humaine.

J’ai choisi le discours des deux méthodes prononcé par Jaurès en 1900 car l’analyse développée me semble aussi lumineuse qu’ exacte, et qu’à quelques nuances de vocabulaire près, ce texte aurait pu être écrit aujourd’hui en 2014.

Bien sûr, le choix des extraits n’engage que moi, il peut être contesté et j’en discuterai avec plaisir.

La lutte de classe Extraits du discours des deux méthodes, Lille, 26 novembre 1900

A mes yeux, citoyens, l’idée de la lutte de classe, le principe de la lutte de classe, est formé de trois éléments, de trois idées. D’abord, et à la racine même, il y a une constatation de fait, c’est que le système capitaliste, le système de la propriété privée des moyens de production, divise les hommes en deux catégories, divise les intérêts en deux vastes groupes, nécessairement et violemment opposés. Il y a, d’un côté, ceux qui détiennent les moyens de production et qui peuvent ainsi faire la loi aux autres, mais il y a de l’autre côté ceux qui, n’ayant, ne possédant que leur force de travail et ne pouvant l’utiliser que par les moyens de production détenus précisément par la classe capitaliste, sont à la discrétion de cette classe capitaliste.

Entre les deux classes, entre les deux groupes d’intérêts, c’est une lutte incessante du salarié, qui veut élever son salaire, et du capitaliste qui veut le réduire ; du salarié qui veut affirmer sa liberté et du capitaliste qui veut le tenir dans la dépendance.

Voilà donc le premier élément de la lutte de classe. La condition de fait qui la fonde, qui la détermine, c’est le système de la propriété capitaliste, de la propriété privée. Et remarquez le bien ! Comme il s’agit ici des moyens de travailler et, par conséquent des moyens de vivre, il s’agit de ce qu’il y a pour les hommes d’essentiel, de fondamental, il s’agit de la vie privée, de la vie de tous les jours. Et, par conséquent, un conflit qui a, pour principe, la division d’une société en possédants et en non possédants, n’est pas superficiel ; il va jusqu’aux racines mêmes de la vie.

Mais, citoyens, il ne suffit pas pour qu’il y ait lutte de classe qu’il y ait cet antagonisme entre les intérêts. Si les prolétaires, si les travailleurs ne concevaient pas la possibilité d’une société différente, si tout en constatant la dépendance où ils sont tenus, la précarité dont ils souffrent, ils n’entrevoyaient pas la possibilité d’une société nouvelle et plus juste ; s’ils croyaient, s’ils pouvaient croire à l’éternelle nécessité du système capitaliste, peu à peu cette nécessité s’imposant à eux, ils renonceraient à redresser un système d’injustices. Cette tâche ne leur apparaîtrait pas comme possible.

(…) Pour qu’il y ait vraiment lutte de classe, pour que tout prolétariat organisé entre en bataille contre le capitalisme, il ne suffit pas qu’il y ait antagonisme des intérêts entre les capitalistes et les salariés, il faut que les salariés espèrent, en vertu des lois mêmes de l’évolution historique, l’avènement d’un ordre nouveau dans lequel la propriété cessant d’être monopoleuse, cessant d’être particulière et privée, deviendra sociale, afin que tous les producteurs associés participent à la fois à la direction du travail et au fruit du travail.

(…) Et enfin, il faut une troisième condition pour qu’il y ait lutte de classe. Si le prolétariat pouvait attendre sa libération, s’il pouvait attendre la transformation de l’ordre capitaliste en ordre collectiviste ou communiste d’une autorité neutre, arbitrale, supérieure aux intérêts en conflit, il ne prendrait pas lui-même en main la défense de la cause.

(…) Tant que la prolétariat a pu attendre ainsi des tuteurs, tuteurs célestes ou tuteurs bourgeois, tant qu’il a pu attendre son affranchissement d’autres puissances que de la sienne, d’autres forces que la sienne, il n’y a pas eu lutte de classe.

(…) C’est ainsi que le principe de la lutte de classe, qui suppose d’abord la division de la société en deux grandes catégories contraires, les possédants et les non possédants, qui suppose ensuite que les prolétaires ont pris conscience de la société de demain et de l’expérience collectiviste, c’est ainsi que la lutte de classe s’est complétée par la conviction acquise par le prolétariat qu’il devait s’émanciper lui-même et pouvait seul s’émanciper.

Voilà, citoyens, comment m’apparaît, comment je définis la lutte de classe.

(…) Oui, le principe de la lutte de classe vous oblige à faire sentir aux prolétaires leur dépendance dans la société d’aujourd’hui. Oui, il vous oblige à leur expliquer l’ordre nouveau de la propriété collectiviste. Oui, il vous oblige à vous organiser en syndicats ouvriers, en groupes politiques, en coopératives ouvrières, à multiplier les organismes de classe.

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