L’économie numérique libérale devient une nouvelle étape de prolétarisation de l’humanité

Depuis Galilée et Descartes, les sciences et techniques sont inscrites dans une cause qui les dépasse : « Procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes. » Les innovations ne valent pas pour elles-mêmes, mais pour cette finalité transcendante, c’est pourquoi il faut nous rendre « maîtres et possesseurs de la nature ». Ainsi les progrès techniques s’inscrivent dans un récit de civilisation, au regard de choix de société préalables. La critique des orientations politiques rend donc possible une critique objective de la technique : les technologies ne sont pas des intermédiaires neutres, elles redéfinissent le problème auquel elles s’attaquent.

Cette tension dialectique entre science, technologie et citoyenneté respire dans les grands questionnements du XXe siècle : le débat Bohr-Einstein du probabilisme en mécanique quantique, l’obstacle épistémologique de Bachelard, les travaux de Bergson sur le temps et la relativité, les options du mix énergétique ou des OGM… La citoyenneté scientifique a favorisé une distanciation de l’innovation : que peut-on connaître, et que faire de ce que nous connaissons ? Dans les limites de son appropriation populaire, la science s’est laïcisée par sa mise au service de politiques décidées en dehors d’elle-même.

Véhicule civilisateur, la science a également orienté la recherche, explorant des domaines sans finalité. Ainsi de la réalisation du premier Laser dans les laboratoires Bell, en 1957, rendue publique avec cette note laconique : « Pas d’application concrète pour le moment ». Vingt-cinq ans plus tard, la privatisation des télécoms (donc de Bell) par l’administration Reagan a sonné la mise à mort politique de l’imprédictibilité de la recherche. Comme l’a rappelé Serge Haroche, prix Nobel de physique 2012, la recherche fondamentale est le témoin indispensable d’une société non exclusivement marchande.

Science et techniques enchâssées dans un projet de société, citoyenneté scientifique et progrès collectif, temps long de la recherche : ce monde est révolu. L’exploitation-privatisation de l’écosystème qui s’est substitué à la « possession de la nature » en menace désormais l’existence même. Quand au « progrès » de Démocrite ou Condorcet, il est vidé de sens par sa restriction à la croissance du profit.

Faute de vision civilisatrice sous-jacente, la disparition de la finalité scientifique nous réduit à la passivité sidérée devant ses innovations. Or ce sont singulièrement les innovations numériques qui occupent désormais en entier la narration scientifique, en s’imposant à nous sans contre-pouvoir ontologique, comme si elles nous étaient extérieures. Cette nouveauté est aggravée par la portée anthropologique de la révolution informationnelle. Or la concentration de ses réalisations est aux mains d’une bande d’acteurs de la Silicon Valley, planétaire dans son emprise quotidienne, illimitée dans ses moyens, groupusculaire par le nombre. De quoi s’agit-il ?

En 2006, le rapport Levy-Jouyet, inspiré du rapport américain de 2002 Converging Technologies, annonçait la nouvelle ère du profit : l’humain est un capital comme les autres. Il faut lui donner un traitement économique en soi, en étendre sans limite la traçabilité, la « chosification ». L’économie numérique libérale devient une nouvelle étape de prolétarisation de l’humanité, plus seulement dépossédée de sa force de travail, mais désormais prélevée sans contrepartie de son intime : déplacements, amitiés, échanges, avis, pensées fugaces.

Un milliard et demi de smartphones, des milliards de capteurs omniprésents opèrent en continu des masses inégalées de données (doublant tous les trois ans) ponctionnées sur 3 milliards d’internautes cobayes, à la fois volontaires et inconscients. Ces données sont agrégées par des algorithmes de plus en plus pertinents, dopés par l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique, alimentés par l’Internet des objets. Ainsi une technologie présentée comme objective, mais basée sur une vision infantile et mercantile de l’humain, devient à la fois absolument intrusive et absolument hors de contrôle.

Chacun de nos clics permet d’affiner la connaissance individuelle singulière, de dresser le profil du consommateur à l’échelle de l’humanité. Pour les algorithmes, il ne s’agit plus de battre les humains au jeu de go, mais de produire de puissants réflexes d’acceptation : la prédiction devient suggestion, puis prescription, validant récursivement son modèle. L’humain est la cible précise d’une rente de chaque instant, dans une économie relationnelle niant toute médiation collective, basée sur la captation permanente de l’attention individuée. L’innovation remplace l’usage, le comportement segmenté se substitue à l’identité unique. Ainsi est détruite, par la prescription normative à l’échelle industrielle, la singularité du désir (1).

Le capitalisme numérique fait ainsi de l’humanité un en-dehors d’elle-même, synthèse du transhumanisme (prétendant éliminer l’humain dans l’homme) et des libertariens (éradiquant la médiation politique dans la recherche de l’intérêt commun). Il a ajouté aux religiosités antérieures deux nouvelles immanences : l’économie ordolibérale et la science, réduite à la 4e révolution industrielle de Davos, celle du numérique. Ce « solutionnisme » informatique impose une vision transcendante, non plus de l’humanité maîtresse de son destin, mais de la science elle-même, délaïcisée, rendue à un statut spirituel dont Hollywood est devenu le porte-parole dévot (2).

Avec leur force de frappe normative (fabrique du consentement), commerciale (prolétarisation du quotidien) et idéologique (désintermédiation), les acteurs du numérique construisent, sur les ruines du désenchantement cartésien, une vision civilisatrice négative. Face à cette menace inédite, il faut reconquérir une compétence populaire des sciences, et diversifier par l’action publique les acteurs de l’innovation numérique. Affirmer la souveraineté populaire sur les choix immanents – qu’ils soient déistes, commerciaux ou scientifiques, c’est refuser de subir le messianisme ultralibéral imposé par une poignée de sociétés privées. Le corps inorganique de l’homme, c’est l’univers tout entier (Marx, Manuscrits de 1844). En perdre la maîtrise et la compréhension, cannibalisées par le capitaliste cognitif, c’est perdre l’humanité elle-même.

Pour reconquérir notre culture scientifique et réimposer l’intérêt général, il est urgent de laïciser le numérique.

 Par Jérôme Relinger, ingénieur, commission « Révolutions numériques » du PCF. Face au coup d’État planétaire de la Silicon Valley  – l’Humanité (12/02/2016)

(1) Bernard Stiegler, Réenchanter le monde. (2) Le scénariste de Seul sur Mars décrit la science comme la religion.

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