La réforme des retraites :« Une vision néolibérale… »

Cette réforme entend pousser les seniors à travailler plus longtemps en coupant dans les retraites, dans un contexte de chômage de masse, analyse l’économiste Anne Eydoux.
 

Anne Eydoux est Chercheuse, membre des Économistes atterrés

Quelle que soit l’architecture finale de cette réforme des retraites, si elle se fait, ce gouvernement comme les précédents vise un allongement du temps passé au travail parce que l’espérance de vie augmente. L’argument est-il recevable ?

Anne Eydoux L’espérance de vie a progressé aussi parce qu’on peut partir à la retraite avant que la santé ne se dégrade. On constate quand même un tassement de cette progression et une stabilisation de l’espérance de vie en bonne santé autour de 63 ans.

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Reculer l’âge de la retraite revient à imposer une norme d’activité à un âge où la santé est plus précaire, surtout pour les moins qualifiés. Or, en France, où la fécondité est restée élevée, la démographie ne dessine pas de scénario catastrophe. Le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) montre que le financement des retraites n’est problématique que dans l’hypothèse d’un désengagement de l’État. La retraite est une question politique bien plus que démographique. C’est d’abord le choix de la part que le pays est prêt à y consacrer : le gouvernement voudrait la geler à 14 % du PIB, mais pourquoi les retraités, qui représenteront une plus grande part de la population, ne bénéficieraient pas d’une part proportionnée du PIB ? C’est aussi un choix de répartition du travail : le gouvernement veut à tout prix nous pousser à travailler plus longtemps, mais à quoi bon dans un contexte de chômage massif ?

Selon vous, cette réforme, sans en minorer l’importance, prend-elle les choses par le petit bout de la lorgnette ?

Anne Eydoux L’idée est que les personnes qui ne travaillent pas, les chômeurs, les retraités, seraient un poids pour la société. Comme dans les fictions des manuels de microéconomie, il faudrait les responsabiliser en les incitant à travailler – et à cotiser – par des mécanismes d’intéressement et de sanction – ce que traduit le fameux « travailler plus pour gagner plus ». Une telle approche soutient à la fois des coupes claires dans la protection sociale – assurance-chômage, retraites – et des dispositifs assez sophistiqués pour pousser à travailler plus et plus longtemps ou à chercher un petit boulot pour compléter des revenus insuffisants. C’est la vision néolibérale d’une économie en pilotage automatique, où les bons réglages des comportements assureraient les grands équilibres macroéconomiques. Sauf que ça ne fonctionne pas comme ça, les évaluations des réformes passées le montrent. La réforme du RSA, qui visait à inciter les allocataires à travailler, n’a eu aucun impact sur leur taux de retour à l’emploi. Même chose pour les retraites : malgré les réformes pour en retarder l’âge, seulement 31 % des personnes de 60 à 64 ans sont en emploi. En l’absence de création d’emplois, ces réformes alimentent le chômage, la précarité et la pauvreté ; elles creusent les inégalités sociales.

Le travail au-delà de 65 ans reste aujourd’hui, en France, marginal. Cette réforme part-elle d’un postulat irréaliste ?

Anne Eydoux Les données de la Dares (Direction des études et statistiques du ministère du Travail – NDLR) pour 2018 montrent qu’à 60 ans un peu moins d’une personne sur deux est en emploi. Ce taux chute à 17 % à 64 ans (dont le quart en cumul emploi-retraite) et à 7 % à 67 ans (dont les deux tiers en emploi-retraite).

La réforme fait comme si le travail était un choix, alors que les seniors les plus précaires sont contraints par l’insuffisance des emplois ou de leur qualité ; ils doivent attendre la retraite en prenant des petits boulots ou en se reposant sur les allocations chômage, les minima sociaux ou la solidarité familiale.

La majorité justifie sa réforme par l’idée qu’il y avait quatre cotisants pour un retraité en 1990, et désormais 1,6 actif pour un retraité. Que vaut cet argument ?

Anne Eydoux Rien dans la réforme actuelle ne va modifier ce ratio ! Couper dans les retraites ne ramène pas automatiquement à l’emploi, surtout sans politique de création d’emploi. D’autres réformes ont été trop vite évacuées du débat public : le partage du travail, sachant que les évaluations des 35 heures ont montré un bon bilan sur l’emploi, et la transition écologique dont les scenarii suggèrent qu’elle serait aussi créatrice d’emploi. Ces réformes rassembleraient les générations au lieu de les diviser.

Entretien réalisé par Lionel Venturini

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