Ouvrons le débat sur « le jour d’après, c’est maintenant » : le numérique ne fait pas l’école ! (5)

Depuis la fermeture générale des établissements scolaires, le gouvernement, des politiques de tous horizons, des journalistes, et bien sûr des enseignants et des parents d’élèves se sont inquiétés de la « fracture numérique » et des inégalités sociales.

A juste titre certes, mais la réflexion ne doit pas s’arrêter là me semble-t-il. Il ne faut pas oublier que depuis ces dernières années, certains développent l’idée que le numérique pouvait se substituer à l’école.

Le numérique peut-il remplacer les enseignants ?

Chaque année, depuis neuf ans, se déroule à Doha le World International Summit of Education (Wise) qui réunit les grands seigneurs du numérique, dont les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) évidemment. Son influence s’étend très rapidement, d’autant qu’il s’est récemment décentralisé notamment en France. L’idée qui est mise en avant est que l’école, la classe, est une forme obsolète d’enseignement qu’il faudrait remplacer par un système (déjà développé par Google) où l’on testerait systématiquement les enfants pour savoir comment ils fonctionnent sur le plan de l’intelligence. « Intelligence » devant sans doute être compris ici dans le sens appauvri et réduit qu’il a dans « intelligence artificielle ».  A partir de là, chaque enfant se verrait proposer un programme d’enseignement strictement personnel qui serait, évidemment, vendu aux familles. Les enfants pourraient ainsi suivre, de chez eux, sur ordinateur, toutes les matières.

Les GAFAM, en particulier Microsoft, investissent des sommes colossales sur une telle perspective à court ou moyen terme. Les enjeux financiers sont considérables, et ces projets sont relayés en France par ceux qu’on appelle les « EdTech », c’est à dire les entreprises qui proposent des « nouvelles technologies de l’éducation » et veulent vendre des logiciels individuels.

On voit bien les dangers d’une telle perspective :

  • Tout d’abord le fait de tester tous les enfants à un âge donné et de considérer que le résultat déterminerait leur développement futur (cela rappelle le diagnostic des enfants de 3 ans potentiellement futurs délinquants de Sarkozy) ;
  • Ensuite, cette évaluation, figée à un instant donné sur un ordinateur ou une tablette, permettrait de développer des logiciels supposés être adaptés à tout ce que l’on aurait détecté chez cet enfant comme capacités, goûts, aptitudes, stratégies d’apprentissage,…

« Apprendre ensemble »

Nous sommes là bien loin du « postulat d’éducabilité » posé comme condition nécessaire à tout enseignement par Philippe Meirieu, qui cite souvent le philosophe Alain : « l’on ne peut pas instruire sans supposer toute l’intelligence possible dans un marmot ». Lequel affirmait par ailleurs : « Vous dîtes qu’il faut connaître l’enfant pour l’instruire ; mais ce n’est pas vrai ; je dirais plutôt qu’il faut l’instruire pour le connaître ».

Il faut en outre rappeler ici ce qui est au fondement de l’école républicaine pour celui qui en a théorisé le projet, Ferdinand Buisson. Il a souligné que l’école n’est pas simplement un lieu pour apprendre, mais un lieu pour « apprendre ensemble ». Et le mot « ensemble » est tout aussi important que le mot « apprendre » ! Dès le départ, cela a été un projet très clair et très explicite de la République. Jean Zay, ministre de l’éducation nationale des gouvernements du Front populaire, a fait de cette rencontre entre les individus pour construire du commun, le cœur de l’école républicaine. C’est le projet que l’on trouve au centre du texte issu du Conseil national de la Résistance, le plan Langevin – Wallon : l’idée d’une école commune qui est l’institution d’un collectif et d’une préfiguration d’un lien social, donc de la société.

Sauf à renoncer au projet même de République, le numérique ne peut pas se substituer à l’école.

François Ulrich

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.