» Éclairer la vie, c’est un beau programme… » – Bertrand Tavernier

Lettres d’interieur par Augustin Trapenard

Sainte Maxime, le 11 mai 2020

Cher Xavier Giannoli,

Je vous imagine penché sur votre écran d’ordinateur, à peaufiner le montage de votre dernier film. Son titre, pourtant inventé par Balzac pour décrire la corruption de l’innocence,  le début de la destruction de la civilisation du mot au profit de la civilisation du chiffre, Les illusions perdues, prend une signification métaphorique dans la terrible crise que nous traversons : illusions d’un libéralisme sans entrave, d’une course au profit, de la délocalisation à outrance.

C’est un bon moment pour regarder en arrière, réapprendre le passé en revoyant ces chefs d’œuvre du patrimoine qui nous bouleversent, toujours autant, vous comme moi, Xavier. Vous m’aviez cité cette phrase de Borges : « Quand je regarde une œuvre moderne, je commence par me demander si elle mériterait d’être ancienne ».  Je pense à tous ces films en noir et blanc que boude le Service Public et que nous adorons. Ils parlent pourtant de nous, de ce que nous vivons, tout comme vos films.

Pour m’aider à tenir le coup, je me suis par exemple réchauffé à l’humanisme lyrique de John Ford dans Les Raisins de la colère où des fermiers sont expulsés par des banques sans visage : « C’est notre terre, nous y avons enterré nos morts », lance Muley au conducteur de bulldozer qui veut écraser sa ferme. Comment oublier Jane Darwell, cette mère courage, qui, durant cette odyssée, réussit à souder la famille. J’ai revu deux Becker, ce cinéaste de la décence ordinaire, Le Trou et ses prisonniers qu’unit la solidarité, Antoine et Antoinette où des ouvriers qui vivent les uns sur les autres apprennent à vivre les uns avec les autres. Et Angèle, peut être le plus beau Pagnol où l’amitié d’un berger, d’un paysan et d’un simplet – admirable Fernandel avec son mensonge de finesse – vont sauver une malheureuse des violences paternelles. Je me suis projeté Le Corbeau sur les lettres anonymes (sujet toujours actuel, il paraît), film cinglant et douloureux que Clouzot arrache dans une époque dramatique, l’Occupation où sévissait une pandémie encore plus terrible qu’on appelait la peste brune.

Imaginer que ces films n’ont rien à nous dire, ne nous concernent pas, est aussi stupide que de délocaliser les médicaments en Chine. Ces films, comme toute création culturelle, portent jusque dans leur âpreté, un message d’espoir, différent que celui qu’apportent les soignants, les professeurs, mais tout aussi essentiel. Dans une scène de Laissez-passer, mon ami Jean Cosmos m’avait écrit un magnifique dialogue entre deux scénaristes. À Jean Aurenche qui se reprochait de n’avoir rien fait durant l’Occupation, Pierre Bost rétorquait : «  Mais si, tu as écrit des films… Il y a des fabricants de draps, des fabricants de pains, nous nous sommes des fabricants d’histoires » – « Et à quoi on sert », demande Aurenche – « A éclairer la vie des fabricants de draps et  des fabricants de pains ».

Éclairer la vie, mon cher Xavier, c’est un beau programme. Comme l’écrivait Hugo : on allume des réverbères, dans les carrefours, les places publiques ; quand comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi dans le monde moral et qu’il faut allumer des flambeaux pour les esprits ?

Bertrand Tavernier

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