La chronique de Jean-Christophe Le Duigou. Pourquoi faut-il de « bons » salaires ?

L’Humanité Dimanche du 4 juin

La crise sanitaire a fait percevoir la faiblesse intrinsèque des rémunérations des personnels hospitaliers et de différentes catégories de salariés qui assurent les services de base de notre pays. Une réalité qui émerge enfin ! Le gouvernement se devra de répondre rapidement aux attentes. Mais il devra aussi affronter la question plus globale des salaires et des grilles de rémunération.

Les années 1990 ont marqué une rupture dans le contrat salarial traditionnel qui reposait sur un système de classification, sur une évolution salariale négociée annuellement et sur des contrats à durée indéterminée. La notion de travail rémunéré s’est alors nettement érodée. La portée des grilles de rémunération a été remise en cause. La pression à la baisse sur les salaires s’est exercée via le développement d’emplois irréguliers ou à horaires réduits et de compléments de rémunération non salariaux (primes diverses, intéressement…). Au total, un quart des actifs se sont ainsi retrouvés placés à la périphérie de l’emploi. Pour les personnes mal protégées, le Smic ne joue même plus le rôle de « voiture-balai ». Dans le même temps, à la suite de l’individualisation des salaires et de la concurrence accrue accompagnant la mondialisation des productions, le pouvoir de négociation des syndicats s’est affaibli, tandis que le patronat se servait de la fragilité de ces « invisibles » pour tirer vers le bas l’ensemble des grilles de rémunération.

Cette rupture aura eu des conséquences profondes. L’analyse révèle une fracture confirmant l’existence d’une France à plusieurs vitesses. Certaines catégories privilégiées ont profité de la mondialisation pour faire sécession, rejetant peu ou prou les obligations découlant des systèmes de solidarité en place, alors que des millions d’actifs ne peuvent plus vivre de leur seul travail.

Face à cette fabrication d’inégalités et de clivages sociaux résultant de la recherche d’une compétitivité à tous crins, la résistance doit s’élargir de l’entreprise jusqu’au niveau interprofessionnel. L’argument du « coût du travail » a bon dos. Trop souvent le travail est considéré comme « trop cher » alors que c’est sa mauvaise utilisation par l’entreprise qui doit être remise en cause.

Plus que jamais sont indispensables des réformes en matière de redistribution, une fiscalité qui tienne véritablement compte des facultés contributives de chacun, et une meilleure organisation du système d’allocations répondant à l’urgence sociale. Mais cette action trouvera rapidement ses limites si elle ne peut s’appuyer sur un partage plus juste de la richesse et cela dès l’entreprise. Le salarié veut et doit pouvoir vivre dignement de son travail, sans dépendre d’allocations qui plus est régulièrement amputées au nom de la maîtrise des dépenses sociales.

La question populaire de l’augmentation des salaires et du Smic doit être au cœur d’un nouveau projet de développement social, économique et écologique qui, en faisant reculer la contrainte de la rentabilité financière, s’efforcera de multiplier les emplois tant en quantité qu’en qualité. Quant à l’impératif de « bons » salaires, il reste essentiel à une époque qui a tendance à réduire les hommes à de simples variables d’ajustement, et à transformer le travail en une marchandise comme les autres.

Jean-Christophe Le Duigou (Économiste et Syndicaliste)

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