Retour des insecticides « tueurs d’abeilles » : le gouvernement a ouvert une boîte de pandore

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Sophie Chapelle

Le gouvernement a accordé aux betteraviers la possibilité de déroger à l’interdiction des néonicotinoïdes, ces insecticides qui contribuent à la disparition des pollinisateurs. D’après le projet de loi qui sera présenté ce 1er septembre au Conseil national de la transition écologique, la dérogation pourra être demandée pour tout néonicotinoïde… Pourquoi un tel recul alors que 80 % des populations d’insectes ont déjà disparu en Europe ?

La décision prise au cœur de l’été a mis en colère les défenseurs de la biodiversité. Le 6 août, le nouveau ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, annonce que les producteurs de betteraves pourront à nouveau utiliser des néonicotinoïdes à partir de 2021 [1]. Cette famille d’insecticides, qui agit sur le système nerveux central des insectes, est accusée de contribuer à la disparition des pollinisateurs, comme les abeilles. Les néonicotinoïdes sont pourtant officiellement interdits en France depuis le 1er septembre 2018, en vertu de la loi biodiversité adoptée en août 2016.

Un mois tout juste après sa nomination, Julien Denormandie décide donc d’accorder une dérogation, sous la pression des betteraviers confrontés au puceron vert du pêcher (Myzus persicae) qui raffole de leurs plants. Mais les betteraviers ne seraient pas les seuls bénéficiaires. Selon l’avant-projet de loi que Basta ! a pu consulter et qui a été adressé au Conseil national de la transition écologique, la dérogation pourra être demandée pour tout néonicotinoïde et pas uniquement pour ceux utilisés pour la betterave. Comme le note l’avocat Arnaud Gossement, l’obligation de procéder à un bilan environnemental avant d’obtenir cette dérogation est également supprimée ! [2]

Télécharger le projet de loi relatif aux conditions de mise sur le marché de certains produits phytopharmaceutiques en cas de danger sanitaire, en cliquant sur le fichier ci-dessous.

Projet de loi

Lobbying effréné de la FNSEA

Comment a t-on pu arriver à un tel retour en arrière ? Le puceron vert du pêcher, en mangeant leurs sève, fait jaunir les feuilles des plants de betteraves qui finissent par mourir. Les betteraviers prévoient de perdre cette année au moins 600 000 tonnes de betteraves, soit 30 % de leur production.

La pression n’a cessé de monter dans le courant du mois de juillet. Une campagne sur les réseaux sociaux avec le hashtag #LaBetteraveEnPéril a été orchestrée par la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB), soutenue par le syndicat majoritaire FNSEA et les JA (Jeunes agriculteurs) [3]. Après la visite par le ministre d’une exploitation affectée par le virus le 14 juillet, une tribune publiée dans L’Opinion le 29 juillet par une centaine d’élus de droite, dont quatre présidents de Région (Valérie Pécresse, Xavier Bertrand, Jean Rottner, Hervé Morin), appelle à « des dérogations temporaires pour faire face à l’épidémie » [4]. Une semaine après, le ministre accorde la possibilité, pour les semis de 2021 et 2022, de recourir à des semences enrobées de néonicotinoïdes. Le règlement européen autorise ce type de dérogation temporaire à la condition « qu’une telle mesure s’impose en raison d’un danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables ».

Camouflet pour la nouvelle ministre de la Transition écologique

Ironie du sort, c’est Barbara Pompili, nouvelle ministre de la Transition écologique, qui avait porté la loi Biodiversité qui interdisait les nénonicotinoïdes en France. « Si on commence à dire « on interdit là où il y a des alternatives mais on fait des dérogations et on les laisse courir dans le temps », on sait très bien que c’est la porte ouverte au fait qu’il y ait certains néonicotinoïdes qui ne soient jamais interdits » déclarait-elle en 2016 lors de l’examen de la loi.

Quatre jours après l’annonce de la dérogation, Barbara Pompili a revu son discours. « Cette dérogation – temporaire et très encadrée – est la seule solution possible à court terme pour éviter l’effondrement de la filière sucrière en France » explique-t-elle sur le réseau social twitter. « Les alternatives aux néonicotinoïdes pour la betterave se sont avérées inefficaces pour l’instant. » Un avis sur les néonicotinoïdes publié par l’Anses soulignait pourtant, il y a deux ans, qu’il n’y avait pas d’impasse technique pour cette culture [5].

Des alternatives existent

Selon un autre syndicat agricole, la Confédération paysanne, des alternatives existent bel et bien. « Elles nécessitent de repenser les modes de production en plaçant les cultures dans un écosystème comportant des ravageurs mais aussi des alliés (les auxiliaires) » précise le syndicat. Haies, rotations assez longues, taille raisonnable des parcelles, diverses méthodes de lutte biologique, tels que le recours à des biostimulants ou les traitements aux huiles essentielles, sont autant de pistes, selon ce syndicat, pour mieux réguler les populations de pucerons. « Si dans certains cas ces méthodes ne sont pas assez efficaces, des insecticides moins dangereux que les néonicotinoïdes sont déjà homologués et utilisables », rappelle le syndicat.

« La betterave cultivée selon le cahier des charges de l’agriculture biologique semble, elle, peu ou pas touchée par la jaunisse », pointent dix-huit organisations environnementales, dans une lettre commune [6]. Elles dénoncent les faiblesses du modèle agricole industriel. Le gouvernement annonce de son côté débloquer cinq millions d’euros pour la recherche d’alternatives…

Quelles conséquences sur les pollinisateurs ?

Le ministre de l’Agriculture fait par ailleurs valoir que la culture de la betterave étant récoltée avant floraison, cette dernière n’attirerait pas les pollinisateurs. L’usage des néonicotinoïdes en enrobage de semence sur cette culture serait donc sans conséquence sur les abeilles. Cet argument était déjà présent dans la pétition lancée il y a deux ans par la CGB pour que la betterave bénéficie d’une dérogation. Barbara Pompili se veut également rassurante en précisant qu’il « sera interdit de planter des cultures à fleurs lors de la prochaine saison pour ne pas attirer les pollinisateurs ».

Ce n’est pas l’avis des organisations environnementales. Les pollinisateurs seraient exposés aux néonicotinoïdes par les fleurs sauvages. Une étude de 2015 montre que les plantes se trouvant à proximité des cultures traitées aux néonicotinoïdes sont largement contaminées. Cette contamination se propage aux ruches via le pollen ramené par les abeilles. Des doses très faibles suffisent pour agir sur le système nerveux central des abeilles et perturber leur sens de l’orientation ou leur capacité de reproduction. Les néonicotinoïdes sont par ailleurs persistants : seuls 1,6 % à 20 % de la matière active est réellement absorbée par la plante, et plus de 80 % contaminent les sols, les cours d’eau et les nappes phréatiques. Dans les sols, ces matières actives toxiques peuvent mettre plusieurs années à se dégrader, et leurs résidus sont parfois plus toxiques que les matières actives elles-mêmes.

Julien Denormandie avance également l’argument de la « souveraineté alimentaire ». Du fait de cette crise, la France pourrait perdre son rang de premier producteur européen de betteraves avec 21 sucreries et 46 000 emplois dont 25 000 agriculteurs. « Laisser la filière sans solution aboutirait à être importateur de sucre provenant d’autres pays, produit dans des conditions moins respectueuses de l’environnement et avec un bilan carbone déplorable », ajoutent la FNSEA et les JA [7].

80 % de la biomasse des insectes volants a disparu en Europe

Pour la Confédération paysanne, les causes structurelles de cet effondrement de la filière sont ailleurs. Jusqu’en 2017, l’Organisation commune du marché du sucre protégeait le marché européen grâce à un système de quotas. Les prix du sucre, sur lequel était basé le prix de la betterave, étaient garantis pour les producteurs. Depuis trois ans, la suppression des quotas de sucre et du prix minimal garanti de la betterave ont placé la filière en sérieuse difficulté économique. La grille de paiement des contrats accordés aux paysans incite à une production maximale et pousserait ces derniers à des modes de production intensifs et spécialisés. « Comment, dans ce contexte, peut-on développer sereinement l’usage d’alternatives aux néonicotinoïdes ? », interroge la Confédération paysanne qui préconise une protection économique des agriculteurs.

Les organisations écologistes rappellent également « la place indispensable des pollinisateurs dans cette souveraineté ». Une étude coordonnée par une université canadienne en 2017 a révélé que 80 % de la biomasse des insectes volants a disparu en Europe en moins de trente ans [8]. Les pratiques agricoles conventionnelles sont la première cause de ce déclin spectaculaire. Or, les insectes pollinisateurs sont indispensables à la reproduction de 75 % des espèces cultivées. En octobre 2019, des scientifiques du CNRS et de l’Inra ont démontré que la pollinisation gratuite des abeilles est bien plus avantageuse que l’utilisation de pesticides.

Les maïsiculteurs en embuscade

Le jour même où la dérogation était accordée par le ministère, c’était au tour de l’association générale des producteurs de maïs (AGPM) de faire une demande similaire. Ils assuraient alors être « en situation d’impasse totale pour lutter contre les mouches [du maïs] ». Selon l’association Générations futures, le gouvernement a ouvert une « boîte de Pandore » avec cette possibilité de dérogations pour les néonicotinoïdes. L’association redoute que d’autres filières leur emboîtent le pas.

La pétition lancée le 7 août pour « refuser le retour des insecticides tueurs d’abeilles en France » a recueilli plus de 120 000 signatures. Générations futures et d’autres organisations appellent les parlementaires à refuser de modifier la loi relative à l’interdiction de tous les insecticides néonicotinoïdes. Dans un sondage Opinion Way pour Générations futures, réalisé par Internet et publié fin août [9], 69 % des personnes interrogées ne sont pas favorables aux dérogations pour les insecticides néonicotinoïdes.

Sophie Chapelle

Notes

[1Voir le communiqué du ministère de l’Agriculture

[2Lire à ce sujet l’analyse du projet de loi publiée par Arnaud Gossement

[3Voir la tribune commune de la CGB, FNSEA et JA publiée le 31 juillet

[4Voir la tribune.

[5Télécharger l’avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

[7Voir le communiqué commun de la FNSEA et des JA à la suite de l’annonce du ministère de l’Agriculture.

[8Université du Saskatchewan, lire ici.

[9Le sondage Opinion Way réalisé pour Générations Futures, a été mené du 19 au 20 aout sur un échantillon de 1028 personnes. Voir ses résultats détaillés ici.

Sophie Chapelle

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