Post-scriptum de l’Atelier :« Le temps du monde fini commence »

Nouvelle image (2)Paul Valéry écrivait au début des années 1930 : « Le temps du monde fini commence ».

Faute d’y avoir vu un commencement, nous sommes désormais soumis à l’annonce des catastrophes qui s’enchaînent. Les dérèglements multiples expriment l’effondrement d’un modèle qui s’écroule en se globalisant. En parlant d’effondrement, je ne veux en rien signifier la disparition programmée du capitalisme et l’attente du grand soir, mais affirmer que nous ne vivons pas un mauvais moment à passer et que l’espoir du retour d’une croissance créatrice d’emploi est une ineptie.

 Le temps du monde fini n’est pas une fin de partie. Le capitalisme consume ce qui l’a rendu possible, le travail, la Terre, le temps : il est malade de sa propre démesure et de l’irréversibilité de certaines destructions. Et il a produit un monde lui-même malade. Car qui pourrait trouver sain un monde où 10% de la population possède 86% des richesses, où 1% en possède encore 46%, alors que 50% de la population ne possède rien !

Karl Polanyi, anthropologue et économiste hongrois, écrivait :

« l’idée d’un marché s’ajustant lui-même était purement utopique. Une telle institution ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en désert ».

Pour lui, l’effondrement de la civilisation occidentale dans la première moitié du XXème siècle trouve sa source dans l’utopie du marché autorégulateur et la tentative de transformer le travail et la terre en marchandises. Comme Marx, Polanyi considère le travail comme l’activité générique des humains. En faire une marchandise soumise aux lois du marché, relève d’une déshumanisation de la vie :

« Le travail n’est que l’autre nom de l’activité économique qui accompagne la vie elle-même […], la terre n’est que l’autre nom de la nature qui n’a pas été produite par l’homme ».

Aucun des ces deux éléments n’a été « produit » pour la vente, et en ce sens, ils ne peuvent être des marchandises comme les autres.

Les politiques néolibérales s’acharnent depuis trente ans à recréer les conditions d’un véritable marché du travail, « libéré » comme ils disent des réglementations protectrices.

Obtenir le retrait du projet de loi El-Khomri est aujourd’hui un enjeu fondamental pour l’avenir !

 Dans le chapitre sur la grande industrie et l’agriculture du livre I du Capital, Karl Marx écrivait :

« Dans l’agriculture moderne de même que dans la grande industrie des villes, l’accroissement de productivité et le rendement supérieur du travail, s’achète au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, tout progrès de l’agriculture capitaliste n’est pas seulement un progrès dans l’art de spolier le travail, mais dans l’art de spolier le sol, tout progrès dans l’élévation de sa fertilité pour un temps est un progrès dans la ruine des deux sources à long terme de cette fertilité. […] La production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès  social qu’en minant en même temps les sources qui font jaillir toute richesse : la terre et le travailleur. »

Tout le monde a entendu parler de la ferme des mille-vaches... Une société chinoise, Hongyang, a acheté en quelques mois 1 700 hectares de terres agricoles dans l’Indre, et projetterait d’en acquérir 10 000 ! Ce n’est pas la nationalité de l’investisseur qui est en cause, mais le modèle d’agriculture productiviste et destructrice à terme de l’environnement que ces exemples révèlent. Il s’agit de faire exploiter les terres par des salariés, et probablement d’exporter les productions. Selon E. Hyest, président de la fédération des SAFER, « il n’est pas impossible que des groupes agroalimentaires ou de la distribution cherchent un jour à remplacer l’agriculteur ».

Le problème posé par le brevetage du vivant et la question de la propriété de la terre rejoignent celui du droit du travail et sont tout aussi importants.

 La protection du travail est à réécrire, celle de la Terre à inventer.

 Les interrogations de la philosophe Hannah Arendt croisent celles de Marx et de Polanyi. Lorsque celle-ci parle d’effondrement, elle parle essentiellement de la catastrophe politique vécue par les sociétés européennes. Pour elle, c’est la disparition du commun entre les personnes, la disparition du politique, qui rend possible les sociétés totalitaires, contrairement aux philosophies libérales qui associent le totalitarisme à un excès du politique et qui en voient les germes dans tout projet collectif. Elle écrit :

« L’attitude qui consiste à se borner à travailler et à consommer est très importante parce qu’elle dessine les contours d’un nouvel acosmisme : savoir quel est le visage du monde n’importe plus à qui que ce soit […] Dans le travail et la consommation, l’homme est complètement renvoyé à lui-même. Au biologique et à lui-même. »

C’est la raison pour laquelle le « travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy et toutes les injonctions productivistes sont destructrices.

Le productivisme réduit les hommes à des travailleurs et dans une « société de travailleurs sans travail », ils n’ont plus qu’à rejoindre les superflus, les sans-voix et les sans-droits.

Mais les raisons d’espérer ne manquent pas, car les résistances sont nombreuses : tous contre la loi travail, les cheminots contre la prime au moins-disant social, la résistance à Notre-Dame des Landes et dans l’Isère, contre le TAFTA, les hôpitaux contre la casse du service public, les enseignants contre la loi collège, les intermittents, les syndicalistes contre la répression, les retraités pour leur pouvoir d’achat, Nuit Debout, …

Les « conditions objectives » d’une révolte globale sont-elles réunies ? Je ne sais pas, mais à venir, certainement ! Et le plus tôt sera le mieux. A nous d’y travailler !

Si l’on se souvient facilement de la première phrase du Manifeste du Parti Communiste, n’oublions pas les deux dernières : « Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner ».

 François Ulrich – 30/04/16

 

 

 

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